Kinvi LOGOSSAH, Professeur des Universités, Économiste, auteur de Traites des Blancs génératrices des traites des Noirs : comment a été implanté l’esclavage en Afrique subsaharienne, BoD, Forbach, 2024
14 mai 2026
Introduction
Dans une Déclaration en date du 25 mars 2026, l’Assemblée générale de l’ONU avait condamné l’esclavage et la traite négrière transatlantique (ETNT) comme « plus graves crimes contre l’humanité ».
L’Assemblée avait aussi condamné la colonisation et demandé que les auteurs des deux faits, les pays occidentaux (Europe, USA), réparent les dommages causés aux populations négro-subsahariennes.
La Déclaration onusienne mérite l’applaudissement. Mais elle n’est pas suffisante. Les Négro-subsahariens doivent rester vigilants et prendre leur responsabilité, sinon la Déclaration peut devenir pire qu’une coquille vide, car elle apparaît déjà injuste tandis que la réparation risque de se transformer en une autre colonisation.
Voici quelques illustrations
Une condamnation qui ne concerne pas toutes les traites négrières
La Déclaration de l’ONU n’a pas condamné tous les esclavages et traites négrières dont les Négro-subsahariens ont été victimes. C’est le cas de l’esclavage et de la traite négrière arabo-musulmans (ETAM).
- La durée et l’ampleur de la traite arabo-musulmane
L’ETAM, ayant couvert treize siècles, du VIIe au XIXe siècle, a duré trois fois plus que l’ETNT.
De plus, par l’ETAM, il y a sans doute eu plus de Subsahariens déportés que par l’ETNT (Manning, 1990).
Également, sur la période couvrant le dernier quart du XVIIIe siècle et tout le XIXe siècle, le Noir subsaharien était le seul captif déporté et réduit en esclavage dans le monde arabo-musulman (Afrique du Nord, Arabie).
Heers (2009) montre aussi que la première traite des Noirs de l’histoire était la traite arabo-musulmane, du VIIe au XVIe siècle.
- Une traite également racialisée
L’esclavage et la traite négrière arabo-musulmans étaient bien racialisés, comme la traite transatlantique.
En Europe, le mot « esclave » est l’appellation de l’habitant de l’Europe de l’Est, le Slave, qui est un Blanc. Au contraire, nous apprend l’historien algérien Chebel (2012), dans l’esprit des Arabo-musulmans, l’esclave est le Noir.
Pourtant, dans la société arabo-musulmane, il y avait deux catégories d’esclaves : le Blanc (Slave) et le Noir (subsaharien).
Malgré cela, et malgré le fait que le mot arabe pour dire esclave est abd/abid, les Arabo-musulmans n’utilisaient pas ce mot pour désigner leur esclave noir. Ils le nommaient Zanj ou Aswad, qui signifient « Noir ».
- La condition de l’esclave noir dans le monde arabo-musulman
De plus, dans le monde arabo-musulman, l’esclave noir, non converti à l’Islam, était totalement exclu de la société, se trouvait en état de « mort sociale ».
On lui réservait les tâches les plus basses et les plus pénibles, et il servait de chair à canon sur tous les fronts du Jihad.
Encore aujourd’hui, dans la mentalité des Arabo-Berbères vivant en Afrique, les Noirs sont toujours considérés comme des esclaves et, dans ces pays arabo-berbères, les Noirs restent très méprisés et subissent chaque jour un racisme très profondément ancré.
- L’implantation de l’esclavage en Afrique subsaharienne
Il faut encore ajouter, et nous l’avons montré dans un ouvrage récent (Logossah, 2024), que les Arabo-musulmans étaient les premiers à amener l’esclavage en Afrique noire au VIIe siècle, par le canal de l’islamisation.
Avant le VIIe siècle, les Subsahariens ne connaissaient pas l’esclavage et ne le pratiquaient pas.
Enfin, on doit noter que la traite arabo-musulmane (ETAM) avait aussi nourri la traite transatlantique (ETNT) pendant les quatre siècles que celle-ci a duré.
- La nécessité d’une condamnation équitable
Ainsi, l’ETAM aurait, autant que l’ETNT, déporté et esclavagisé les Subsahariens et détruit leur société.
En conséquence, l’ETAM serait, comme l’ETNT, un « crime contre l’humanité ».
Condamner les auteurs des uns et pas ceux des autres est injuste.
L’ONU doit donc déclarer l’esclavage et la traite arabo-musulmans crimes contre l’humanité, avec demande de réparations aux auteurs.
Les Négro-subsahariens doivent exiger cela : c’est de leur responsabilité.
- Le risque d’une réparation qui deviendrait une nouvelle colonisation
Dans la Déclaration de l’ONU, il est demandé aux coupables, les puissances occidentales (Europe, USA), de réparer les dommages de la traite transatlantique et de la colonisation.
Mais rien ne les oblige à le faire.
L’ONU fait seulement appel à leur bonne volonté.
2.1. Une réparation fondée sur la seule bonne volonté ?
D’où la question : la réparation d’un crime peut-elle dépendre de la seule volonté du criminel ?
Non, évidemment.
Mais se pose encore une autre question : aujourd’hui, qui peut obliger les puissances occidentales à faire ce qu’elles ne veulent pas ?
Une certitude : ni l’ONU, ni les Négro-subsahariens.
Donc, les coupables ne feront que ce qui est au service de leurs intérêts.
Or, c’était cela la traite négrière et c’était aussi cela la colonisation.
2.2. Le danger d’une dépendance nouvelle
À partir de là, les Négro-subsahariens doivent rester très vigilants et refuser toute réparation qui fera d’eux des instruments au service des intérêts des autres.
Sinon, c’est dans une autre colonisation qu’ils retomberont.
Un ancien financier américain (Perkins, 2007) a montré comment les puissances utilisaient l’aide pour maintenir les pays bénéficiaires au service des intérêts américains et comment l’aide empêchait ces pays bénéficiaires de se développer.
- Certaines réparations ne peuvent être réalisées que par les Subsahariens eux-mêmes
Selon la Déclaration de l’ONU, les réparations des dommages causés par la traite négrière et la colonisation doivent être faites par les auteurs, les puissances occidentales.
Mais les Noirs doivent cesser de croire cela, car certaines réparations ne peuvent être faites que par eux-mêmes.
Voici trois exemples.
3.1. Restaurer une capacité autonome de sécurité et de défense
On sait que c’était la faiblesse militaire subsaharienne qui expliquait la réussite des traites négrières et de la colonisation, car il y avait eu des résistances autochtones qui n’ont pas abouti.
Donc, si on ne veut pas que la traite et la colonisation reprennent un jour, c’est cette faiblesse militaire subsaharienne, qui se poursuit toujours, qu’il faut réparer par la construction d’une politique autonome de sécurité et de défense reposant sur des moyens propres.
Les puissances occidentales ne peuvent pas faire cela à la place des Négro-subsahariens.
3.2. Mettre fin aux formes contemporaines d’esclavage
Il y a encore aujourd’hui, dans les pays musulmans d’Afrique, un esclavage résiduel dont les victimes sont les Noirs, notamment au Niger, au Soudan, en Somalie, en Mauritanie, en Libye, en Égypte, etc.
Peut-on demander aux Européens et aux Américains de venir mettre fin à ces esclavages ?
Non.
C’est aux Subsahariens qu’il appartient de le faire.
3.3. Réparer la balkanisation de l’espace subsaharien
On sait aussi que l’un des grands dommages de la colonisation est la balkanisation de l’espace subsaharien, à savoir sa division en petits territoires au service des intérêts du colonisateur.
Peut-on demander aujourd’hui aux Européens de venir supprimer les pays qu’ils avaient créés pour leurs intérêts coloniaux ?
Non.
Seuls les Subsahariens peuvent « réparer » ce dommage de la colonisation.
Ils pourraient, par exemple, se regrouper dans une grande confédération dans laquelle les territoires actuels deviendraient des régions administratives et dans laquelle la confédération aurait les pouvoirs clés, comme le proposait déjà le président N’krumah dans les années 1960.
Si cette réparation ne se fait pas, à qui la faute ?
Aux seuls Subsahariens.
Conclusion
La Déclaration de l’ONU du 25 mars 2026 constitue une avancée importante puisqu’elle condamne l’esclavage, la traite négrière transatlantique et la colonisation.
Mais elle ne peut être considérée comme suffisante.
Une réparation véritablement juste doit prendre en compte l’ensemble des traites et des esclavages ayant frappé les populations négro-subsahariennes. Elle doit également éviter de créer de nouvelles formes de dépendance.
Surtout, les Négro-subsahariens doivent comprendre qu’ils ont eux-mêmes une responsabilité majeure dans la réparation des dommages historiques.
La reconstruction d’une capacité autonome de défense et de sécurité, la lutte contre les formes contemporaines d’esclavage et la remise en cause de la balkanisation de l’espace subsaharien ne peuvent être confiées à ceux qui sont accusés d’avoir participé aux processus historiques de domination.
La vigilance et la responsabilité des Négro-subsahariens sont donc indispensables pour que la réparation ne devienne pas une nouvelle forme de colonisation.
Références
- Chebel M. (2012) : L’esclavage en terre d’Islam, Fayard, Paris.
- Heers J. (2009) : Les négriers en terres d’Islam : La première traite des Noirs, VIIe-XVIe siècles, Perrin, Paris.
- Logossah K. D-A (2024) : Traites des Blancs génératrices des traites des Noirs : comment a été implanté l’esclavage en Afrique subsaharienne, BoD, Forbach.
- Manning P. (1990) : Slavery and African Life: Occidental, Oriental, and African Slave Trades, Cambridge University Press.
- Perkins J. (2007) : Les confessions d’un assassin financier, Alterre.









